Le Living Theatre

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L’été 68: «l’horreur du monde» vue par le Living Theatre

Le Théâtre de Carouge annonce en août 1968 que la troupe de Julian Beck sera de retour à Genève au printemps suivant. Pour y présenter son sulfureux «Paradise Now»

En 1947, Julian Beck et Judith Malina créent la troupe du Living Theatre à New York, dans le Off-Broadway. Celle-ci va se concentrer sur la création collective, au profit de l’improvisation, qui met au centre le travail de l’acteur et un engagement corporel fort. Le projet s’inspire notamment des théories d’Antonin Artaud et de son «théâtre de la cruauté», avec des spectateurs qui sont aussi acteurs de la représentation. Vingt ans plus tard, la venue du Living en Europe constitue ainsi un choc esthétique et moral. La présentation de Paradise Now au Festival d’Avignon de 1968, avortée,

rend compte de ces bouleversements.

«Deux mille personnes à peine» avaient pu voir la pièce au cloître des Carmes. Puis encore quelques-unes ailleurs en France en cet été 1968, raconte Pierre Biner dans le Journal de Genève du 7 août. Le Living fait alors «son adieu à l’Europe, avec l’embarquement pour une tournée américaine de huit mois». Et «son retour en Europe, [il] le fera à Genève!» s’exclame-t-il. Au Pavillon des sports de Plainpalais. Le critique de théâtre avait rencontré Beck et Malina en 1967 et fera ensuite partie de la troupe d’octobre 1968 à novembre 1976, effectuant plusieurs tournées aux Etats-Unis, au Brésil et en Europe.

Du spectacle lui-même, il ne dit pourtant rien. Sinon qu’il s’agit de la pièce «la plus exploratoire que le Living ait jamais montée»: «Création collective, événement plus que spectacle proprement dit, elle est un manifeste d’anarchisme non violent» qui correspond évidemment à l’esprit du temps, «une invitation à en finir avec un certain nombre de contraintes qui empêchent l’humanité d’accéder à un bonheur terrestre généralisé, hic et nunc. «Paradise Now» – Paradis tout de suite.»

Le rôle de Chenevière

Un homme préside au retour, après 1967, de la sulfureuse troupe sur les bords du Léman, l’administrateur général du Théâtre de Carouge, Guillaume Chenevière, à la demande du Living. Il faut dire qu’«un appel de la troupe, inquiète du climat de haine qui entourait Julian Beck et ses comédiens, était parvenu dès avant la première de Paradise. Les violences dont s’étaient rendus coupables des jeunes gens qui avaient attaqué le pauvre logis – un lycée désaffecté – du Living, en pleine nuit, faisaient craindre le pire.»

Dans le «Journal de Genève» du 7 août 1968. LeTempsArchives.ch

Un comité s’était donc formé pour des représentations à Genève, composé de gens de plusieurs horizons mais tous influents, qui estimaient «nécessaire de défendre la liberté d’expression, quel que soit le degré de leur adhésion au programme qu’a élaboré et que s’occupe à défendre le Living dans Paradise Now, avec moins de précautions que partout ailleurs». Lors de la conférence de presse annonçant l’événement, Chenevière l’avait dit: «Les comédiens du Living n’hésitent pas, au nom de leurs convictions, à «brûler leurs derniers vaisseaux» quand il le faut.»

«L’horreur inacceptable»

«Rien de moins calculé», donc, insiste Biner, rien «de moins publicitaire que les décisions prises par la compagnie», tant au niveau artistique que logistique. Le critique prévient cependant: «rien n’oblige» les spectateurs que son article «révulserait d’emblée dans leurs goûts à se rendre» à une représentation. Avant de conclure avec ces notes définitives: «L’horreur du monde où nous vivons est inacceptable, pour le Living. C’est le point essentiel. On ne peut parler de théâtre, à propos de ce qu’offre la compagnie, qu’au surplus.»

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