Peter Brook à livre ouvert

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« Du bout des lèvres »

« Du bout des lèvres » : le metteur en scène et dramaturge britannique Peter Brook mêle souvenirs personnels et réflexions sur le théâtre. Il prépare une nouvelle création, « The Prisonner », dans l’emblématique théâtre des Bouffes du Nord, qu’il a marqué de son empreinte.

Il est connu dans le monde entier pour ses mises en scène de Shakespeare, depuis les années 50… Aujourd’hui, le dramaturge et metteur en scène britannique Peter Brook se confie du bout des lèvres, du nom de son dernier ouvrage, qui rassemble ses souvenirs d’homme de théâtre et ses réflexions sur Shakespeare.

Shakespeare contient tout : le risque est d’en faire un simple usage académique. Mais il est pour nous, et pour le théâtre, une source inépuisable. Peter Brook

Il revient sur sa carrière, ses influences, et surtout son travail de britannique vivant en France. Il mène une réflexion sur la différence entre ces deux langues qu’il porte en lui. Quels sont les effets de chacune une fois portée sur scène, dans la bouche des acteurs ?

Le metteur en scène et le médecin ont le même travail : que celui qui est entré, venu le voir, se sente mieux qu’avant de venir. Qu’il soit nourri et un peu plus ouvert aux autres. Peter Brook

Être libre, ou ne pas l’être : Peter Brook parle aussi de sa nouvelle création The Prisoner, à voir à partir du 6 mars 2018 au théâtre des Bouffes du Nord, théâtre qu’il a ré-ouvert et qui fut le sien.
Peter Brook : la responsabilité des vivants

La Grande-Bretagne est à l’honneur aujourd’hui à la Grande Table qui reçoit en première partie le metteur en scène Peter Brook, autour de sa pièce Battlefield , mise en scène avec Marie-Hélène Estienne d’après le Mahabharata indien et la pièce de Jean-Claude Carrière, au Théâtre des Bouffes du Nord du 15 septembre au 17 octobre.

Dans un décor dépouillé, où quatre acteurs jouent successivement une mère, un roi, un ver de terre, la mort, Battlefield soulève des questions existentielles, actuelles et pressantes.Que peut nous apprendre ce livre indien quinze fois plus long que la Bible, quelles questions éminemment contemporaines soulève-t-il? C’est ce que nous explique aujourd’hui Peter Brook en nous présentant sa pièce Battlefield dans laquelle les survivants d’une grande bataille se demandent quelle est leur responsabilité, comment faire face à la situation. Comment construire la paix après la guerre, ensevelir tous ces morts pour reconstruire la vie?

On me demande toujours pourquoi et comment je fais quelque chose : il n’y a pas de réponse, c’est purement intuitif et c’est très lié à l’actualité, au monde qui nous entoure aussi.

Table-ronde spectacle vivant / Peter Brook

Peter Brook aux Bouffes du Nord le 31 août 2015.

Peter Brook © RF / I. Pisani-Ferry La table-ronde critique est chapeau bas devant **Nearly 90²** , ultime ballet de Merce Cunningham, conçu pour fêter ses 90 ans, et finalement hommage posthume au grand chorégraphe, mort cet été. Nos critiques admirent l’épure, la sagesse et l’inventivité de la chorégraphie, le travail sur le son, la perfection technique : * »un grand moment d’émotion, une merveille de poésie »* dit Sophie Joubert ; * »on écarquille les yeux »* ajoute Patrick Sourd ; * »et dire qu’à ses débuts au Théâtre des Champs-Elysées, il se faisait siffler ! »* rappelle Lucien Attoun. Pour **La ménagerie de verre** non plus, les choses n’avaient pas bien commencé : premier scénario de Tennessee Williams, il fut refusé par la MGM. Mais adaptée pour le théâtre, la pièce rencontra un succès qui ne s’est toujours pas démenti, comme le prouve aujourd’hui la mise en scène de Jacques Nichet au Théâtre de la Commune. Une mise en scène fraîche et intime, qui pour une fois n’efface pas la dimension tendrement comique de l’écriture de Williams. Le décor est réduit au minimum, concentrant l’attention sur le texte et le jeu des acteurs, très investis. Un modèle du genre. Puis Arnaud Laporte reçoit **Peter Brook** pour *Eleven and Twelve* d’après Amadou Hampaté Bâ au Théâtre des Bouffes du Nord à Paris. Le célèbre metteur en scène est lui aussi partisan de l’épure : grisé à ses débuts par les variétés formelles que propose la scène de théâtre, il s’est peu à peu désintéressé de cette dimension spectaculaire pour préférer l’* »espace vide »* , qui permet de donner toute sa force au contenu de la pièce écrite. Peter Brook nous raconte le voyage qu’il effectua avec sa troupe dans les villages d’Afrique dans les années 70, cherchant grâce au théâtre à établir un lien avec ceux qu’ils rencontraient et dont ils ne parlaient pas la langue. C’est alors qu’il rencontra l’écrivain peul Amadou Hampaté Bâ. *Eleven and twelve* reprend cette question du rapport à l’autre, à l’inconnu. Peter Brook nous raconte également sa manière de travailler, fondée sur l’improvisation, l’évolution perpétuelle, l’aléatoire… en un lieu qui lui-même a quelque chose de mystérieux qui nous échappe, le très beau théâtre des Bouffes du Nord.
Le silence – avec Peter Brook et Fawaz Baker

Il est 23h et ça n’existe pas « le mot juste ». Il n’existe qu’un espace juste – qu’une présence et une situation juste pour dire des mots qui le deviendront. Nos vies manquent de silence. Elles manquent de bon silence : pas un silence de mort – mais un silence de vivants. Un silence qui donnerait envie aux mots d’arriver encore, même si on les a déjà tous utilisés. On a perdu la partie quand on ne parle plus que pour répondre ou réagir. On a gagné quand on a recréé du vide avant de parler. A 92 ans Peter Brook choisit d’écrire sur les mots, sur la langue ou plutôt deux langues, l’anglais et le français. Dans sa vie et pour Shakespeare, il a travaillé les deux. Depuis toujours il pense que c’est le vide qui doit accompagner la présence d’un acteur. Qu’il faut habiter des lieux sans discours, refuser nos décors tout fait. Peter Brook écrit dans son nouveau livre : en anglais on dit les mots, en français on dit la pensée. Et il poursuit cette question éternelle : comment on peut être écouté ? A une époque où on n’est plus choqués ni par les conflits, ni par les scandales ni par le sang – comment on se fait entendre ? Il faudrait agir dans le négatif, à contre marée, poser de l’espoir quand il n’y en a pas. Fawaz Baker est architecte, lui aussi amoureux du vide, et musicien en Syrie : il aime dire qu’on ne peut pas avancer sans dissonance. Il aimerait presque réhabiliter les fausses notes parce qu’après tout, qui a décidé que certains sons n’auraient pas le droit d’exister ? Quand il dirigeait le conservatoire d’Alep, il tentait avant tout, avant la musique, de faire du silence dans un endroit qui n’en offrait plus. Face à un groupe d’acteurs qui avaient construit un lieu, Peter Brook a posé une question, il a dit : et maintenant ? Qu’est-ce qu’on dit dans cet espace ? C’est la responsabilité des vivants comme il dit, de réussir à faire silence, un silence de vivants pour préparer le mot qui sera juste

Peter Brook publie Tip of the Tongue. Reflections on language and meaning (éd. Nick Hern Books, septembre 2017 / parution en français à venir en janvier). A la lumière de sa carrière, le célèbre metteur en scène britannique revient dans ce livre sur le travail théâtral de la langue, sur Shakespeare, sur cet espace vide auquel il a consacré toute une vie… Et sur le monde qui, avec le théâtre, change. Peter Brook montera aux Bouffes du Nord (Paris) une nouvelle pièce : The Prisoner, co-écrit et mis en scène avec Marie-Hélène Estienne, du 06 au 24 mars 2018.

Fawaz Baker, architecte et musicien syrien, a dirigé le Conservatoire d’Alep jusqu’à sa destruction en 2011 sous les bombes de la guerre. Musicien dès l’enfance, architecte de formation, il consacre sa vie à jouer et enseigner la musique, entre l’Orient et l’Occident. Il passe une partie de son temps dans les camps de réfugiés syriens au Liban et en Jordanie, auprès d’enfants auxquels il transmet sa passion, un peu à l’écart de la guerre : il a créé là trois écoles de musique. Artiste associé au Quartz (Scène Nationale de Brest), Fawaz Baker donnera des concerts les 4, 5, 6 décembre en Bretagne, à l’occasion du festival des musiques populaires du monde NoBorder#7.

LIVE : FAWAZ BAKER joue en studio deux morceaux au oud : un morceau automnal et un morceau printanier. Le premier, Aed Dana, texte d’une femme syrienne de Homs du 18è. Le second : Walech Y Muna Qualbi, texte ancien d’auteur inconnu.

Peter Brook : « Il faut être prêt à avoir des convictions, les suivre et les laisser tomber »

2013 |Peter Brook est l’invité de Frédéric Taddeï dans ce « Tête-à-tête » à l’occasion de la représentation d' »Une flûte enchantée » d’après Mozart. A 88 ans, le metteur en scène livre ses recettes pour durer, révèle les dons d’un bon acteur et donne sa conception du public.
Peter Brook le 28 novembre 2009 au théâtre des Bouffes du Nord.
Peter Brook le 28 novembre 2009 au théâtre des Bouffes du Nord.• Crédits : François Guillot – AFP

Dans l’entretien du « Tête-à-tête », le grand metteur en scène Peter Brook explique comment il choisit ses projets de spectacle. Il parle de la « curieuse intuition » ou plutôt « du pif » qui lui fait « sentir à certains moments » que « ce sujet-là a un sens aujourd’hui » jusqu’à ce que « subitement une forme apparaisse ».

Peter Brook raconte ainsi dernière sa mise en scène, « Une flûte enchantée » aux Bouffes du Nord pour laquelle il a cherché un certain dépouillement. Pour lui, la scène « c’est la vie mais concentrée » donc chaque détail doit compter.

Faire le théâtre de rue, c’est très amusant, c’est très drôle mais ça a une grande limite. Vous ne pouvez pas toucher à des choses d’une vraie qualité, qui posent de vraies questions vivantes dans ces conditions. Vous acceptez qu’avec ce bruit, vous ne pouvez répondre qu’avec votre propre bruit et votre propre surexcitation dans vos mouvements.

A chaque projet, le metteur en scène explique qu’il se prépare pour être « un bon guide » et « faire partager une certaine direction » mais pas du tout pour imposer ses idées à l’équipe.

A la question de savoir comment il choisit ses acteurs, Peter Brook répond qu’il aime mélanger les acteurs professionnels et les non-professionnels aux « corps complètements libres et où l’imagination traverse les corps et s’exprime de mille manières souvent inattendues et géniales. »

Pour bien jouer du piano il faut maîtriser toutes les notes blanches et noires du clavier, alors l’acteur doit avoir ça mais les pièges sont terribles. L’acteur doit savoir comme le musicien maîtriser une technique. Il doit avoir une relation avec toutes les parties de son organisme et avoir la possibilité de les dépasser. Le bon acteur professionnel est bloqué par tout ce qu’il sait faire mais c’est la même chose dans tous les domaines. Aller plus loin est très difficile.

Peter Brook s’est également interrogé sur la place du public dans le théâtre et après de « multiples expériences », il a finalement trouvé le lieu des Bouffes du Nord, « on cherchait partout, partout dans les théâtres construits, en ruines, abandonnés, à Paris, jusqu’au moment où on a trouvé par miracle les Bouffes du Nord. »

Le théâtre en cercle des Bouffes du Nord répond justement à cette recherche de « communion », comme une « expérience », un « événement » qui se répète à chaque fois. « Même le théâtre grec, à l’origine, c’est une relation circulaire autour de la tragédie » ajoute-t-il.

Il y a toutes les séparations. Les acteurs arrivent séparés pour des raisons de trac, pour mille raisons et tous les publics, chacun arrive avec ses préoccupations. Donc il n’y a jamais ce qu’on appelle un public, le mot est complètement faux. Il y a des personnes qui font partie de ce qu’on appelle un public. Le but est que peu à peu par le sujet, par l’échange avec le public, la nourriture donnée, par un public qui devient plus attentif à l’acteur et l’acteur le sent donc il rend mieux ce qu’il est en train de faire, parce qu’il sent cette chaleur qui vient dans les deux sens. Le moment où le public sent cela, le public commence à rentrer dans la même expérience jusqu’au moment, et c’est la chose la plus étonnante, le moment où subitement quelque chose sonne juste et tout à coup vous sentez toutes les personnes sur scène et les 500 ou 1000 personnes dans le public qui sont touchées exactement au même moment, donc il y a une unité et ce n’est plus du tout les spectateurs, c’est le public. C’est le but et c’est un processus qui doit être continuellement remis en question, mis en garde et renouvelé.

Le RDV avec Peter BROOK, Abbas KIAROSTAMI, la chronique de Jean-Marc LALANNE et la Session de SKIP & DIE

19h15 => PLATEAU 68 Avec Peter BROOK, à l’occasion de la restauration de son film perdu « Tell me lies » , adaptation entre documentaire et comédie musicale de sa pièce expérimentale US comme un manifeste de l’art engagé.
Peter Brook et Abbas Kiarostami
Peter Brook et Abbas Kiarostami• Crédits : Claire Mayot – Radio France
Peter Brook : « J’ai toujours cherché à ne pas avoir un style, ne pas avoir la moindre conscience de moi-même et de ma propre écriture »

Peter Brook est l’invité de Michel Ciment en 2012 pour la sortie de son film datant de 1968 « Tell me lies » sur la guerre du Vietnam. Il aborde aussi sa création théâtrale autour de Shakespeare et compare les deux activités théâtre et cinéma.
Peter Brook aux Bouffes du Nord le 31 août 2015.
Peter Brook aux Bouffes du Nord le 31 août 2015.• Crédits : Bertrand Guay – AFP

Dans ce « Projection privée » de 2012, Peter Brook revient sur son film « Tell me lies » tourné en 1968 et qui dénonçait la guerre du Vietnam sans être pour autant un film militant. Peter Brook explique qu’il tenait à suivre la méthode de Shakespeare qui est de présenter « toutes les contradictions » de « manière vivante ».

Le metteur en scène évoque son attrait pour l’époque élisabéthaine qu’il compare avec l’Amérique et New-York d’il y a 30 ans pour « cette énergie, cette liberté ». « Toutes les formes étaient là. C’était au-delà de ce qui s’est passé en 68. Tout était à renouveler […] à part le culte du cow-boy, il n’y avait aucune tradition, rien qu’il fallait respecter. »

A l’époque élisabéthaine, ça sortait du Moyen-âge. Il y avait toute cette énergie d’une population qui vivait, s’amusait, s’exerçait et cherchait mais sans qu’il n’y ait aucune forme. Hélas, c’est le contraire de ce qui s’est passé un peu plus tard en France avec la cour, Versailles.

Le théâtre élisabéthain était comme une place publique circulaire avec une foule la plus diverse installée sur différents étages. Les pièces de Shakespeare étaient comprises de tout le monde grâce à la langue utilisée : « Il faisait un pot-pourri de tout. Dans ses pièces il n’y a jamais une règle, il n’y a pas un Aristote derrière. »

Shakespeare dans toutes ses pièces passe en un clin d’œil d’une vulgarité que personne ne peut penser que notre grand poète national aujourd’hui puisse se permettre une telle chose et une seconde après, quand on sent la joie de la foule autour de la scène qui reçoit une chose si naturelle et si humaine, subitement, il y a une phrase qui touche au plus haut niveau de la métaphysique. Ça fait partie du même monde.

Peter Brook livre aussi son regard sur le public au théâtre. « C’est mon semblable, mon frère » et il ajoute : « On cherche à comprendre une histoire ensemble. »

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